bulletin lambda 2.07

26 avril 1996


M. Internet va au web bar

François Fillon rencontrait la "presse spécialisée" dans un cybère café parisien.


Par Francis Mizio, Emmanuel Parody, Jerome Thorel

Paris, 23 avril. Quelle scène de rêve, enfin un ministre décontracté. Dans un cybère-café parisien, sirotant sa bière les bras sur les genoux, dans un décor de galerie d'art cheap et délavée, le ministre des télécoms François Fillon rencontrait la presse "spécialisée" -- c'est quoi? on sait pas, mais on y était. Il y avait là une vingtaine de journalistes, simple poignée qui, il faut bien l'avouer est celle qui fait tout ce tapage autour du Net. Alors faudrait aussi que vous en profitiez.

En fait de presse, il y en avait pour tous les goûts. Les organes de presse étant souvent soit liés aux providers ou soit intéressés au phénomène Internet, les casquettes sont souvent confuses -- NetSurf + Interactif = Pressimage/planet.net, Planète Internet = Grolier/Club Internet, Internet Reporter = Imaginet... Il y avait aussi les programmeurs géniaux qui attisent le ministre sur les subventions avec des idées de machine à billet derrière la tête, les accros de la crypto qui cherchent la faille, et l'envoyée spéciale de Digipress avec son camescope en guise de boitier photo.

Beaucoup de combats techniques et désaxés, entre un ministre souvent démago qui avouera parfois n'avoir pas beaucoup de pouvoirs, et des journalistes un peu sous le charme, avides de faux pas, émoustillés par de pseudos confidences pourtant grotesques. Signalons aussi la présence d'un de ses conseillers, son "sherpa Internet", qui avait organisé cette petite beuverie sympathique.

Mi-figue mi-raisin, Fillon a tapé à la fois un peu sur France Télécom tout en les défendant. Le projet traînant de Multicâble "va se décoincer", les conceptions de FT sur son rôle de fournisseur d'accès avec Wanadoo (pas possibilité de publier, minitel surtaxé via Wanadoo, Web pas trop compris) "vont s'améliorer". On s'avance pas trop. Côté monopole télématique (genre problème Adminet), rien de bien palpitant ne fut avancé non plus.

Il faut qu'il compose, alors forcément. "J'ai déjà la moitié de France Télécom dans la rue. Alors faut peut-être pas attaquer l'autre moitié." Mais "la libéralisation risque d'aller plus vite que la privatisation." Bien-sûr : la libéralisation en mettant sur le marché concurrentiel un monopole de fait dans les infrastructures. C'est comme si on donnait à Bouygues une chaîne de télé. Mais les provaïders vont peut-être l'avoir, leur loi sur "l'exception de fourniture", qui les mettrait à l'abri de toute attaque en justice pour publicité de thèses illégales. Patrick Robin, qui parlait au nom du prestataire Imaginet (membre du groupement Afpi), a insisté pour que Fillon se prononce. Fillon a fait mine de promettre.

On a aussi parlé des 50 MF de fond d'aide à la création de "services en ligne", bien-sûr avec un volet francophone. Il parait qu'aucun dosier n'est encore parvenu au ministère pour se mettre sur les rangs. Bizarre, car ces histoires de subvention passeraient par le CNC, Centre National de la Cinématographie, un peu comme le CNL, Centre National des Lettres pour l'édition. (Mais comment payer en avances sur recette? Quelle recette?). Au contraire, les dossiers s'empilent, certains projets d'ampleur seraient dans une commission en création qui dépendrait peu ou prou du ministère de la Culture.

En venant par intermitence à la crypto, on confondait tout, et faut avouer que Fillon a été parfois plus clairvoyant que certains dans l'assistance -- confusions fréquentes entre la signature et le chiffrement confidentiel, entre le paiement anonyme et le dépot d'un numéro de carte de crédit. Le ministre s'est même amusé à dire qu'il lui arrivait de chiffrer son numéro de carte pour acheter à distance. Les tiers de confiance, nouvelles vedettes de la future loi (au Parlement vers le 10 mai je crois), seront mis sur le tapis dès cette année : ils joueront l'intermédiaire entre un juge et vos clés de chiffrements. Qui? "Des organismes en qui on a confiance. Le groupement carte bancaires, pourquoi pas. La Poste aussi par exemple." Et il ajoute : "Mais il faudrait que ces tiers soient le plus éloignés possible de l'Etat ..."

D'autres petites broutilles qu'on ne verra pas (encore) dans le Canard Enchaine : il parait que l'Elysée est en plain branchement, pour un projet de Web tonitruant. Mais on ne s'est pas encore décidé sur la couleur des fils qui vont assurer ce branchement. Problème technique, quoi. Et puis il faudra penser à la personne qui ferra "vivre ce serveur".

Un volontaire?

Trop tard. "C'est vraisemblablement une personne de France Télécom qui a été choisie." Comme quand on demande au ministre et à un de ses conseillers (qui joue le rôle de son sympathique sherpa), qui donc assure l'hébergement du site telecom.gouv.fr? C'est Axime, une filiale de la grande maison, qui est citée. Autre histoire amusante : le Quai d'Orsay qui allait dépenser une fortune pour installer un réseau d'ondes courtes en Asie du sud-est, et M. Internet qui leur fait remarquer qu'un réseau radio-numérique par satellite serait une moins mauvaise idée.

Question vision, Fillon semble y voir bien clair sur l'état de l'Internet aujourd'hui. Il contredit pas mal de sornettes à la Paris Match, comme cet idée que l'Internet devient complice et même acteur d'un délit. Il s'est gaussé de ses collègues du gouvernement (seuls Lepage, Toubon et Bayrou touchent à un ordinateur; Juppé a été briefé par Fillon, mais son portable a pris racine sur son bureau) comme ses condisciples de l'Assemblée : le statut légal des tiers de confiance, qui sera fixé par décret, aurait été catastrophique, vu que ses collègues députés ont une vision de l'Internet plutôt "dépassée". Ses collègues apprécieront. En tout cas tout le monde ricanait. C'est tellement bon de savoir les ministres plus maladroits que soit en micro-informatique. Il est cool ce ministre. On s'en ferait presque un pote, allez ressert-m'en un.

Au bout du compte, qu'en est-il resssorti ? Vraiment pas grand chose. Vaguement l'idée qu'on se dirige vers un statut de provider français. François Fillon faisait-il une opération de communication personnelle? Ou une prise de température? Mystère.


Francis Mizio (Libération, Internet Reporter, Interactif...)
Emmanuel Parody (ex-PC Direct, Planète Internet...)
Jerome Thorel (Planète internet, L'Expansion...).

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